Le documentaire Ni fille, ni garçon

Ni fille, Ni garçon est un documentaire qui a pour but de présenter l’existence de l’intersexualité et c’est à travers l’histoire de trois familles, soit celles de Gabriel (2 ans), Sophie (6 ans) et Julien (20 ans), que le public est transporté dans les perspectives familiales, sociales et médicales des individus personnellement touchés par l’intersexualité.

 

Mais qu’est-ce que l’intersexualité ?

La Dre Lyne Chiniara considère que l’on « parle d’ambigüité génitale ou bien d’intersexualité lorsque l’anatomie du bébé n’est pas typiquement masculine ou bien typiquement féminine » ; un diagnostic médical allant en ce sens peut, par exemple, être établi lorsque l’on constate chez le nouveau-né la présence d’un pénis, d’un utérus, d’un ovaire et d’un testicule (d’autres combinaisons sont possibles).

Socialement parlant, cette réalité est taboue. Le diagnostic d’intersexualité chez le nouveau-né est une annonce médicale difficile à recevoir pour les parents concernés, notamment en raison de la méconnaissance de cette possibilité anatomique. Conscient que nous évoluons dans une société binaire où deux sexes prédominent (garçon et fille), l’annonce d’une catégorie « autre » de laquelle ferait partie notre bébé semble irréelle et la sociologue Janik Bastien-Charlebois estime qu’il serait plus facile pour les parents de recevoir cette nouvelle si cette réalité était plus connue.

« Nous sommes dans une société binaire, alors on a soit un garçon, soit une fille, mais autre, ça n’existe pas. »      – Mère de Julien –

 

Une réalité vécue en collaboration

La médecine joue un grand rôle dans le regard que portent les parents sur l’intersexualité de leur enfant. Si la tendance était, il y a à peine 20 ans, d’intervenir le plus rapidement possible pour déterminer le sexe et « corriger » l’ambiguïté sexuelle de l’enfant né, les spécialistes sont aujourd’hui unanimes sur l’importance d’être prudent avant d’établir un diagnostic définitif : un sexe prédominant sera annoncé aux parents, mais aucune chirurgie féminisante ou masculinisante ne sera effectuée avant plusieurs années.

« Pourquoi devrait-on intervenir très tôt chirurgicalement pour des problèmes qui n’ont, pour la santé de l’enfant, aucune signification ? »       – Dr Blaise J. Meyrat –

L’identification du sexe prédominant à annoncer est le fruit d’un travail impliquant une équipe médicale multidisciplinaire (urologue, généticienne, spécialiste de l’éthique et spécialiste du développement en pédopsychiatrie) et, chose nouvelle, les parents de l’enfant. Des rencontres régulières avec la famille sont planifiées pour aborder les manières de concilier la réalité de l’enfant intersexué avec les angoisses vécues par les parents. Les parents se questionnent entre autres sur le développement de leur enfant, mais c’est surtout en raison d’une incapacité à prévoir un parcours que l’on sait déjà atypique que l’angoisse se manifeste.

« De l’extérieur, nous avons un enfant qui est masculin, mais qu’est-ce qu’il est à l’intérieur de lui, ça, c’est une boîte à surprise ! »

 

Ne pas confondre identité de genre et sexe

Le documentaire nous rappelle que l’identité de genre se construit dans le cerveau, et non en raison du corps seulement. Pour cette raison, il importe de faire preuve de prudence lorsqu’il est question de modifier le corps de l’individu intersexué puisque toute modification pratiquée sera irréversible. Ainsi, les spécialistes préfèrent aujourd’hui être patients pour permettre à l’enfant de trouver son identité de genre plutôt que de lui en imposer une.

Par le passé, les interventions hâtives menaient à des catastrophes, comme celle d’avoir un enfant assigné fille, mais qui se sent garçon sans comprendre pourquoi. Si cette réalité est très proche de celle des individus transgenres, Janik Bastien-Charlebois établit une distinction entre les deux réalités, précisant que les enfants trans sont nés avec des corps qui entrent dans les normes, ce qui n’est pas le cas des enfants intersexués (ce qui n’exclue pas que les enfants intersexués fassent parfois une transition, plus tard dans leur parcours de vie).

Si la possibilité de naître avec une combinaison atypique reste moins fréquente, la Dre Ariane Giacobino estime que l’on observe depuis cinquante ans une augmentation de certaines variations sexuelles dans les pays industrialisés, phénomène lié aux certains perturbateurs endocriniens et facteurs environnementaux.

  • Au Québec, d’un point de vue légal, les parents ont 30 jours pour assigner un sexe à leur enfant. De plus, les documents du gouvernement québécois ne permettent pas d’éviter d’assigner un sexe au nouveau-né et l’option « troisième sexe » n’est toujours pas disponible, ce qui oblige parents et médecins à se prononcer rapidement sur la question.

 

Parler de l’intersexualité

L’intersexualité de son enfant est un sujet dont il est difficile de parler. Bien que l’accompagnement médical aide à répondre à plusieurs questions, il reste un ressenti duquel on n’ose parler avec l’entourage. De ce fait, les parents se sentent seuls, voire laissés à eux-mêmes, en raison du manque de ressources de soutien psychosocial et d’occasion de rencontrer d’autres parents d’enfants intersexués avec qui les angoisses du quotidien pourraient être partagées, mais aussi comprises. Pour Janik Bastien-Charlebois, les rencontres de ce type sont bénéfiques aux parents, d’une part parce qu’elles permettent de briser le sentiment d’isolement social et, d’autre part, parce qu’elle leur permet de développer une expertise sur la réalité différente que représente leur enfant.

« Moi, je suis tellement contente de vous rencontrer, parce que c’est la première fois que je sais que ce que je vais raconter, il y a des gens qui vont comprendre comment moi je pouvais me sentir et qui vont savoir, de l’intérieur, c’est quoi. C’est la première fois. »      – Mère de Sophie –

Pour les personnes intersexuées

C’est tout d’abord pour les individus intersexués eux-même qu’il faut en parler : une meilleure connaissance de cette réalité permet d’être plus à l’écoute de la manière dont l’individu exprime son identité de genre et donc, à lui fournir un meilleur accompagnement. Le Dr Blaise J. Meyrat est d’avis que d’informer les parents que l’intersexualité n’est pas rare aiderait ceux-ci à être plus respectueux ou patients quant au moment propice identifié pour les chirurgies médicales.

Janik Bastien-Charlebois partage quant à elle son expérience personnelle et mentionne que la prise de conscience d’une différence corporelle se fait de manière graduelle chez l’enfant intersexué, ceci n’excluant pas le sentiment d’être seul au monde en raison de l’absence de référents ou de visibilité des enfants intersexués dans la société québécoise.

Ceci implique néanmoins d’enseigner cette réalité en formation de médecine pour modifier la manière d’adresser la problématique aux futurs parents puisque pour le moment, seule une faible minorité d’enfants intersexués naissent dans un des deux hôpitaux québécois spécialisés pour cette réalité anatomique, soit l’Hôpital de Montréal pour enfants et le CHU Sainte-Justine. Les commentaires reçus ailleurs sur la formation du sexe de l’enfant placent les spécialistes de ces deux hôpitaux en gestion de dommage, alors que l’intervention pourrait être plus positive. Il faudrait d’autre part créer davantage de lieux de rencontre et d’échange pour que les personnes intersexuées puissent partager leur expérience, mettre des mots sur leur vécu et avoir le sentiment d’être réellement compris.

Pour faire évoluer la société

C’est ensuite pour la société elle-même que la valorisation de l’intersexualité dans le discours importe. Janik Bastien-Charlebois soutient que les parents d’enfants intersexués en viennent à remettre en question leur manière de voir le genre et à adopter un regard positif sur la diversité des sexes, des corps et, par le fait même, des genres. Cet effet peut aussi se reproduire à plus grande échelle et être bénéfique à tous. En parler de manière positive, c’est briser un tabou qui pèse lourd sur les parents d’enfants intersexués qui vivent souvent dans l’isolement, particulièrement au Québec.

Le documentaire est disponible en ligne pour une durée limitée:  http://www.telequebec.tv/documentaire/ni-fille-ni-garcon/

 

Fiche descriptive :

Production : Avanti Ciné Vidéo
Réalisation : Mireille Paris
Idée originale : Mylène Tremblay
Année : 2016
Durée : 53 minutes
Diffuseur : Télé-Québec
Distribution :
  • Dre Lyne Chiniara (Pédiatre endocrinologue)
  • Dr Blaise J. Meyrat (Pédochirurgien)
  • Isabelle De Bie
  • Dr Mohamed El-Sherbiny
  • Lori Seller
  • Janik Bastien-Charlebois (Sociologue)
  • Dre Ariane Giacobino (Médecin généticienne)
  • Dr Guy Van Vliet (Pédiatre endocrinologue)
  • Dre Anne Marie Sbrocchi (Pédiatre endocrinologue)
  • Dr Shuvo Ghosh (Pédiatre du développement et du comportement)

 

 

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Féminisme, luttes de genre et actualité

Cette semaine, Lise Thériault, ministre de la Condition féminine pour le gouvernement libéral provincial a fait réagir le Québec – tous sexes confondus – en raison d’une réponse floue à la question « êtes-vous féministe? ». Il n’en fallait pas plus pour jeter le feu aux poudres : les journalistes se sont insurgés, le mouvement féministe s’est vu fouetté d’une nouvelle ardeur (sera-t-elle pérenne ou temporaire?) et même les hommes se sont dits outrés par cette prise de position de la ministre qui n’en était pas une.

Cette semaine, j’ai choisi de réfléchir avec vous sur la question. Loin de moi l’idée de me considérer comme une spécialiste des luttes féministes. J’ai par ailleurs choisi de manière très volontaire de ne pas inscrire mes travaux de recherche dans cette perspective puisque plusieurs planchent déjà sur le sujet. Le possible apport intellectuel de mes travaux sur la question du genre serait alors d’emblée diminué. Mon argumentaire est donc celui d’une sociologue néophyte en la matière.

 

La question « êtes-vous féministe? » se veut-elle être une question simple?

De prime abord, il semble que cette question ne présente que deux réponses possibles : oui ou non. Ou bien une personne est pour le féminisme, ou bien elle est « contre ». J’utilise ici les guillemets puisque je crois au contraire que la réponse à cette question peut, et se doit, d’être nuancée et comprise dans une perspective plus large. Je m’explique.

Le féminisme fut d’abord un mouvement de revendications, d’où le genre masculin du terme si bien soulevé par Mathieu Charlebois, auteur de l’article Lise Thériault, le féminisme et le dictionnaire paru dans l’actualité le 29 février dernier. De « mouvement féministe », nous en sommes venus à parler DU « féminisme ». Et que revendiquait-on? Des droits, des libertés et des opportunités égales pour les femmes, en comparaison avec ceux dont bénéficiaient les hommes. Depuis, les pays occidentaux (et j’insiste sur ce mot) ont fait bien du chemin.

  • Les femmes ont un accès généralisé à l’éducation supérieure depuis les années 1880 en France et 1900 au Québec.
  • Le droit de vote a été accordé aux Canadiennes en 1918 (exception faite du Québec, où le droit de vote ne leur sera accordé qu’en 1940).
  • L’accès au marché de l’emploi s’est aussi démocratisé. Les femmes ont accès aux postes de cadre et un premier gouvernement fédéral s’est entouré d’un premier Conseil des ministres paritaire.
  • La femme est maintenant libre de disposer de son corps comme bon lui semble (je fais ici référence à l’avortement, au recours aux méthodes contraceptives et, dans une moindre mesure, à l’habillement).

Force est de reconnaître que la situation des femmes a bien changé depuis que la première militante féministe est sortie dans la rue pour décrier les inégalités entre hommes et femmes. Il y a pourtant, dans la question des inégalités entre les deux groupes sexués, une dimension nouvelle que le mouvement féministe ne peut pas ignorer.

 

Le mouvement féministe recherche l’égalité des sexes ou l’égalité des genres?

Les féministes ont, depuis les années 1970, recours au concept de genre et ce dernier est venu changer la perspective qu’avait la réflexion féministe. Depuis, la course à l’égalité ne se joue plus seulement autour de la différence des sexes, mais considère plutôt la différence des genres. Les plus érudits d’entre vous auront lu la sociologue britannique Ann Oakley, qui fut la première à introduire le concept de genre dans les réflexions féministes. Si tel n’est pas le cas, vous avez probablement entendu parler de Simone de Beauvoir et de son célèbre « on ne nait pas femme, on le devient ». Pour résumer la thèse qu’elle soutient dans Le deuxième sexe, paru en 1949, disons brièvement qu’elle y explique que « dans la collectivité humaine rien n’est naturel (…) la femme est un produit élaboré par la civilisation »[1]. Or, si la femme (comprendre ici la conceptualisation de la femme) est un produit, la lutte des sexes est en fait une lutte pour s’entendre sur la représentation sociale de ce qu’est une femme et de ce qu’est un homme, les deux formant un groupe d’individus stéréotypés sur la base de leurs caractéristiques corporelles, mais aussi sur leurs traits de caractère psychologiques et leurs comportements.

Des deux concepts utilisés pour construire l’argumentaire des luttes féministes, le sexe est ce qui relie l’homme à la nature, à son animalité. Si l’on compare l’homme et la femme sur leurs caractéristiques biologiques, les deux sexes sont beaucoup plus semblables que différents; l’argument fondateur du féminisme se situe à ce niveau. L’homme et la femme n’étant pas différents dans leur corps, ils devraient être reconnus comme semblables, avoir droit aux mêmes libertés et avoir accès aux mêmes privilèges en société. À l’autre bout du spectre, le concept de genre – bien qu’il ait été forgé dans le domaine médical par le psychologue John Money et le psychiatre Robert Stoller (Levet, 2015) – relie l’individu à son historicité et à la construction des différentes représentations sociales de l’homme et de la femme à travers le temps. S’est par le fait même glissée dans le discours féministe l’idée de la domination volontaire de l’homme sur la femme, suprématie de laquelle la femme doit se libérer.

Le mouvement féministe est ainsi aujourd’hui tributaire d’une tension entre deux idées, ou représentations, de la femme.

Lise Thériault a-t-elle tout faux en se disant plus égalitaire que féministe?

Se dire « pour l’égalité » ne veut pas dire qu’on se dit « contre la condition des femmes » ou encore que l’on n’a pas conscience de l’écart toujours présent entre les hommes et les femmes sur le marché du travail. Je crois, au contraire, que la ministre Thériault a fait preuve d’une certaine avant-garde dans sa réflexion.

Peut-être aura-t-elle compris que les luttes féministes oscillent inlassablement entre la « femme de nature » et la « femme de culture ». Alors que l’on souhaite que la femme soit reconnue, considérée et traitée comme l’égale de l’homme, et ce, malgré leur différence, on revendique en contrepartie des conditions d’emploi sur la base des différences biologiques qui distinguent la femme de l’homme. Or, ce qu’apportait de Beauvoir avec Le second sexe, c’était l’idée d’une responsabilisation de la femme. Bérénice Levet, philosophe française et auteur du livre La théorie du genre ou Le monde rêvé des anges se prononce en ces mots sur l’impact de l’ouvrage de Simone de Beauvoir : « Désormais la société ne pourra plus invoquer la nature pour les assigner à résidence, mais les femmes ne pourront pas non pus se dérober à leur liberté – le féminisme de Beauvoir est un féminisme de la responsabilité et non de la victimisation » (Levet, 2015). Pour elle, il revenait à la femme le militer pour sa condition, mais aussi de se porter garante des mêmes responsabilités que celles données à l’homme. Exit la femme victime de l’homme et de la société.

 

Les luttes féministes créent-elles une plus grande égalité entre les hommes et les femmes?

Il serait faux de croire que l’égalité entre les hommes et les femmes est une question qui, à l’échelle planétaire, est réglée. Plusieurs pays accusent toujours un écart énorme entre la situation des femmes et celle des hommes ; pour cette raison, il est impératif de continuer à militer pour une plus grande égalité. Permettez-moi cependant de concentrer mon argumentaire sur la situation des femmes aux Québec. Somme-nous si à plaindre que cela?

De mon point de vue, une des seules inégalités majeures qu’il nous reste à régler est celle de la rémunération égale à compétences égales. Remarquez ici que je me garde bien de parler d’un « écart entre la rémunération des hommes et des femmes » et la raison en est toute simple : vouloir un traitement égalitaire implique de se concevoir comme des êtres identiques, donc d’arrêter de ramener dans le débat ces différences entre hommes et femmes. Or, les revendications ramènent sans cesse sur le sujet les catégories du « féminin » et du « masculin » alors qu’il serait, en 2016, plus productif de parler pour tous et non pour chacun.

Une des réalités que le discours féministe intègre peu jusqu’à présent est la présence de nouveaux groupes de genre sur la scène politique : il y a les cisgenres, les transgenres, les pangenres, les bigenres, les agenres et j’en passe. La recherche de l’égalité dépasse le seul mouvement féministe et doit aujourd’hui être pensée comme une quête pour tous et non pas comme une quête pour un groupe de genre particulier. En cherchant à faire du marché du travail un endroit plus égalitaire à l’égard des femmes, on crée des politiques qui les avantage, mais qui dit avantages dit aussi privilèges et c’est là que se situe la problématique du mouvement féministe. Il y a un risque réel d’aller trop loin et de créer de nouvelles inégalités entre groupes de genre, cette fois au désavantage des hommes.

Prenons par exemple l’idée de créer une politique de congés pour les femmes qui souffrent lorsqu’elles ont leurs menstruations[2] ; ce type de politique existe déjà dans certains pays d’Asie et dernièrement, une entreprise de Bristol pensant suivre cette voie. Ce type de politique est abusive puisqu’elle n’apporte quelque chose qu’aux femmes. Une politique qui repose non pas sur la conception idéologique que l’on se fait entre la femme et l’homme, mais sur la différence des organes reproducteurs qui les distinguent, nous ramène directement aux prémisses du débat féministe. Ou bien on souhaite que les deux sexes soient considérés sans distinction, ou bien on s’enfonce à nouveau dans nos différences ; il importe de choisir un camp. Plus encore, aucune politique équivalente ne pourrait être imaginée pour l’homme, à moins que l’on crée une politique de congés pour les douleurs de la prostate?

Une chose est certaine : la ligne entre égalités et privilèges peut s’avérer bien mince. Légiférer en prenant pour départ la différence demande une réflexion sérieuse sur les impacts et le résultat global d’une nouvelle politique.

 

Et moi, dans tout ça ?

Suis-je féministe ?

Je ne sais pas. Pour moi, il s’agit d’une étiquette, sans plus. Il y a différente manière d’être féministe ; certaines militantes sont très revendicatrices, d’autres s’affairent à changer les choses en coulisses. Pour ma part, je me range du côté de la réflexion (et de manière très épisodique).

Suis-je pour l’égalité entre les femmes et les hommes ?

Certainement, mais pas au détriment de l’homme. Je n’ai pas envie que l’on privilégie la femme. J’ai envie qu’on la considère et qu’on la reconnaisse, comme l’homme. Sans plus, ni moins. J’ai envie qu’on pense en terme de « candidat » et qu’on laisse de côté le genre. Si la Révolution tranquille nous a appris à laisser les croyances religieuses dans le privé, laissons donc aussi le genre à la maison.

Suis-je d’accord avec les propos de Lise Thériault ?

La ministre me rejoint lorsqu’elle dit qu’elle croit à l’individu qui décide de prendre sa place. Qu’on soit femme, homme – ou encore que l’on ne s’identifie à aucune ou à ces deux catégories à la fois – la société québécoise doit reconnaître nos droits en tant qu’individu, et ce, sans distinction aucune. Si l’on parle du marché du travail, seules les compétences et de l’expertise devraient peser dans la balance lorsqu’il est question de salaire et d’accès à un poste donné.

 

L’égalité, c’est quoi ?

L’égalité, c’est la liberté de choisir, selon les mêmes règles que tous, de notre destinée. C’est la possibilité, pour la femme, de choisir d’être mère, ou pas. De se construire une carrière, ou pas. D’être une maman le soir et les week-ends, mais femme de carrière de 9 à 5 la semaine. Il y a la liberté, mais aussi l’absence de contraintes. D’où viennent les principales contraintes que rencontre la femme? Du monde du travail ou de la cellule familiale ?

Nathalie Loiseau, directrice de l’ENA en France et auteure de Choisissez TOUT est très claire à ce sujet : les contraintes de la femme sont principalement issues de la division des tâches dans la cellule familiale (et aussi de l’obligation de devoir s’absenter en cas de grossesse). Pouvons-nous avoir un impact sur cette réalité par la mise en place de politiques sociales favorisant les femmes ? Non. C’est en travaillant ensemble à démontrer les bienfaits d’une plus grande implication des hommes dans la sphère familiale que nous parviendrons à une meilleure émancipation de la femme, et nous sommes sur la bonne voie pour y arriver.

Les politiques ne sont pas toujours porteuses de changement social ; parfois, elles ne font que déplacer ou camoufler un problème qui perdure depuis des siècles.

P.S. Toutes mes excuses à mon cher collègue qui a eu le malheur de me demander « Te considères-tu comme féministe? ».

 

SOURCES :
JACKEL, Susan (2013), L’Encyclopédie Canadienne, Droit de vote des femmes, [En ligne], http://www.encyclopediecanadienne.ca/fr/article/droit-de-vote-des-femmes/, (page consultée le 6 mars 2016)
LEVET, Bérénice (2015), La théorie du genre ou Le monde rêvé des anges, Grasset, Paris, 203 pages.
ST-DENIS, Geneviève (2004), Université de Sherbrooke, La place des femmes à l’université au 20e siècle, [En ligne], http://bilan.usherbrooke.ca/bilan/pages/collaborations/8684.html, (page consultée le 6 mars 2016)
TIKHONOV SIGRIST, Natalia (2013), « Les femmes et l’université en France, 1860-1914 », Histoire de l’éducation, [En ligne], http://histoire-education.revues.org/1940, (page consultée le 6 mars 2016)
QUILLET, Lucile et Tatiana Chadenat (2014), Le Figaro, Nathalie Loiseau : « Oui, les femmes peuvent tout avoir », [En ligne], http://madame.lefigaro.fr/societe/nathalie-loiseau-oui-femmes-peuvent-tout-avoir-110914-919501, (page consultée le 6 mars 2016)

[1] Simone de Beauvoir, le deuxième sexe II, Gallimard, Folio essais, 1949, renouvelé en 1976 cité dans Levet, Bénérice (2015), La théorie du genre ou le monde rêvé des anges, Grasset, p. 60

[2] Pour plus de détails sur la question, voir l’article du Huffington Post UK Menstrual Leave : Should Women Be Encouraged To Take Time Off For Period Pain?

Comprendre la construction de l’identité de genre (partie 2) : l’approche sociologique

Dans mon billet précédent, j’expliquais que le processus de construction identitaire de l’individu, et plus particulièrement celui de l’identité de genre, ne pouvait se comprendre si l’on considérait qu’une seule discipline scientifique pour couvrir le sujet ; pour être complète, la réflexion faite sur l’identité de genre doit absolument emprunter certains éléments de compréhension à la biologie et à la psychologie.

L’approche sociologique : articulation des dimensions biologiques et psychologiques

Si l’on considère que l’approche biologique permet de comprendre les processus internes du corps (développement des organes, production d’hormones, sensations physiques, etc.) et que l’approche psychologique apporte plutôt une compréhension des processus mentaux (émotions, développement de la pensée, reconnaissance des différences sexuées, etc.), c’est à mon avis l’approche sociologique qui permet de joindre les deux disciplines dans un corpus théorique plus riche de sens puisque les réactions du corps peuvent ainsi être amalgamées à celles plus caractéristiques de l’esprit. De par sa nature plus « englobante », la sociologie permet d’articuler – non pas l’une après l’autre, mais plutôt l’une avec l’autre – les différentes expériences du corps et de l’esprit de l’individu pour ainsi saisir toute la complexité du processus identitaire menant à l’intégration d’un genre ou l’autre.

Peu importe qu’il soit décrit comme « Fille/Femme » ou « Garçon/Homme », l’individu subira indubitablement une influence (consciente et inconsciente) de son entourage quant au genre qui est le sien, et ce, avant même qu’il soit lui-même en mesure de s’identifier à l’une ou l’autre des catégories de genre qui lui sont présentées. À ce sujet, Véronique Rouyer, spécialiste en psychologie du développement de l’enfant et de la famille, explique qu’aux plans socioculturel et interpersonnel, l’enfant se retrouve dans un processus d’acculturation dans lequel il intègrera les rôles de sexe dès son plus jeune âge, faisant de son environnement un milieu de vie « à la fois sexué et sexuant » (Rouyer, 2008) le poussant à adopter des comportements représentatifs de son sexe. Elle précise ensuite que l’enfant doit être considéré comme un élément actif de son processus de construction identitaire et que son rôle peut être compris par « l’étude des processus psychologiques à l’œuvre dans la construction de l’identité sexuée » (Rouyer, 2008).

Différentes instances de socialisation

Si nous récapitulons brièvement, nous avons établi dans le billet Comprendre la construction de l’identité de genre (partie 1) : l’approche biologique et psychologique que ce qui se passe dans le corps du jeune enfant est « genré » par autrui et que le développement de l’identité de genre féminine ou masculine se fait sous l’influence de plusieurs « instances de socialisation ». Les théories sociocognitives proposent le concept de modelage – « processus par lequel les rôles et les contextes sont extraits des exemples de la vie quotidienne, pour être généralisés dans de nouveaux patterns de comportements conformes aux rôles de sexe » (Rouyer, 2008) – pour parler du processus par lequel l’enfant intègre ce qu’il observe à la maison et le reproduit dans un autre cadre de vie, à la garderie ou encore à l’école, à l’intérieur même de ses propres rapports de genre avec les pairs. Vous aurez donc compris que c’est d’abord par l’intermédiaire de la famille, des milieux de garde et du milieu scolaire que la socialisation différentiée s’opère chez l’enfant.

Dans la famille, c’est par la répartition des tâches et des activités éducatives entre les deux parents que la différentiation entre genres s’apprend. En milieux de garde, l’enfant est par la suite confronté à une plus grande présence des femmes (bien qu’une plus grande proportion d’hommes choisit aujourd’hui de se diriger vers les professions liées à la petite enfance), ce qui contribue à une forte association entre le « care »[1] et le fait d’être une femme. Quant à elle, l’école vient à son tour valider ce qui a été observé au sein de la famille et du milieu de garde et le phénomène de différentiation peut s’observe par la ségrégation sexuée entre les pairs : les enfants se regroupant avec d’autres copains du même sexe. Sur ce point, Véronique Rouyer ajoute que la socialisation différentiée mène les enfants à faire pression sur les autres pour qu’ils se conforment aux rôles de sexe, renforçant par le fait même les « apprentissages » faits à la maison. L’enfant est donc socialisé à son genre.

La socialisation de l’enfant

Pour certains individus, le processus de socialisation selon le genre débute bien avant la naissance : c’est-à-dire que dès que les parents connaissent le sexe du bébé à naître, ils s’attardent à l’achat de vêtements et d’items spécifiques associés à un genre donné et à la décoration de la chambre du bébé. Pour eux, tout est planifié, ce qui pousse Chiland à suggérer l’idée selon laquelle l’enfant est un centre actif de perception dès sa naissance (Chiland, 2008b). Au tableau des influences de genre, on retrouve les manières de nourrir l’enfant, les interventions parentales différentes d’un genre à l’autre, la suggestion ou la mise à disposition de jeux et de jouets, l’usage du temps libre, les activités ou les loisirs et, finalement, la valorisation de certaines qualités et comportements. Par ailleurs, c’est à l’issue de ce processus que s’installe la distinction de genre sur laquelle Muriel Darmon (2010) s’exprime en ces mots :

« S’il peut sembler que la différence biologique entre hommes et femme (le sexe) est grande, elle est pourtant très faible au regard de celle que la société construit et institue entre eux (le genre). Or la socialisation primaire et familiale joue un grand rôle dans ce processus de différenciation, notamment parce que l’intériorisation des modèles de comportement sexués y est la plus « silencieuse », qu’elle a plus de chances « de s’imposer avec l’évidence du naturel et le naturel de l’évidence »[2] et « de correspondre au modèle de l’habitus […], celui d’une nécessité «(sexuée) faite vertu », c’est-à-dire d’une intériorisation qui parvient à se faire oublier comme telle. »[3]

L’enfant, acteur de son développement identitaire (avec approbation des parents)

Puisque c’est par ce que dicte ou non l’entourage que l’enfant interprète sa condition comme une condition de genre, il ne serait pas faux de dire que c’est l’entourage qui « catégorise » l’enfant selon un sexe précis : de ce fait, l’enfant « apprend à considérer que ce qu’il éprouve est le propre d’un garçon ou d’une fille, à condition que rien ne vienne contrarier l’accord entre ce qu’il éprouve et l’identité qu’on lui impose » (Chiland, 2008a). Ainsi acteur du développement de genre chez l’enfant, le parent est en position de consolider l’accord entre le vécu du corps et le ressenti psychologique ou, en d’autres mots, de conditionner l’appartenance à un genre ou l’autre.

Sur cette question précise, Chiland avance que «  si les parents et l’entourage [de l’enfant] ne renforcent pas positivement le vécu du corps propre, en le disqualifiant d’une manière subtile et largement inconsciente, l’enfant imagine que pour être aimé il faut appartenir à l’autre sexe » (Chiland, 2008a) ce qui crée alors de parfaites conditions d’éclosion pour les troubles d’identité de genre. Dans une approche opposée qui confirme cette hypothèse, John Money (référence) a conclu (dans ses travaux réalisés pour le Johns Hopkins Hospital) que des enfants intersexués étiquetés par un sexe ou l’autre à la naissance se conformaient et s’identifiait selon le genre qui leur correspondait s’ils avaient été élevés en ce sens par les parents, utilisant néanmoins le terme « conviction » pour décrire l’intensité de l’éducation parentale reçue par l’enfant.

Serait-il alors possible que l’enfant transgenre ne soit en fait que le produit d’une attente parentale déçue ? Et de ce fait, l’enfant qui agit conformément aux attentes de comportement allant de soi avec son sexe à la naissance est-il réellement en accord avec lui-même ?

 

 

 

SOURCES :
CHILAND, Colette. (2008a). La problématique de l’identité sexuée, Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence, 56 (2008), 328-334.
CHILAND, Colette. (2008b). Moi et l’autre de l’autre sexe, Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence, 56 (2008), 229-232.
ROUYER, V. 2008. La construction de l’identité sexuée du point de vue de la psychologie du développement et de la psychologie sociale, Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence volume 56, no 6, 335-338.

 

[1] La notion de “care” provient des études féministes anglophones. On entend, par ce concept, tout ce qui est lié à une éthique de la sollicitude, soit le fait d’avoir soin d’autrui, mais aussi une panoplie de caractéristiques philanthropiques comme la prévenance, l’entraide, les attentions pour l’autre, etc.

[2] T. Blöss, « Introduction », in T. Blöss (dir.) La dialectique des rapports homes-femmes, Paris, PUF, 2001, p. 2.

[3] B. Lahire, « Héritages sexués », in T. Blöss (dir.), op. cit., p.12.

Comprendre la construction de l’identité de genre (partie 1) : l’approche biologique et psychologique

La construction de l’identité de genre dépend d’un processus complexe où s’articulent, de manière étroite et continuellement alternée, trois dimensions qui « forment » l’individu : la dimension biologique (le corps), la dimension psychologique (la pensée et le ressenti) et la dimension sociale (l’influence de l’entourage et de l’environnement). Parce qu’il s’agit d’un sujet multidisciplinaire, la construction de l’identité de genre ne peut être abordée qu’en considérant l’une de ses dimensions, du moins, si l’on souhaite fournir une réponse la plus englobante possible à la question suivante : comment se développe l’identité de l’individu lorsqu’il est question de s’identifier à un genre ou l’autre ?

Répondre à cette question nous peut par la suite nous aider à regarder d’un oeil nouveau tout ce qui touche le genre, allant des luttes féministes à l’affirmation d’une identité de genre nouvelle, comme le propose actuellement la montée du mouvement transgenre. Dans ce billet complémentaire à l’article De l’identité au transgénérisme, ou comment voguer d’un concept à l’autre rédigé précédemment, je vous propose ainsi de couvrir brièvement l’implication qu’ont le corps et la psychologie dans le processus identitaire de chacun d’entre nous.

 

La compréhension du corps et de ses mécanismes par l’approche biologique

Les premiers facteurs d’influence identifiable dans le processus de construction de l’identité de genre sont de nature biologique. Pour une grande majorité de cultures, l’attribution de la catégorie de sexe à la naissance se fonde principalement sur l’apparence des organes génitaux externes (un modèle d’attribution du genre différent est proposé dans un billet précédent intitulé Le troisième sexe inuit selon Saladin d’Anglure). Alors que chez la plupart des individus la catégorie de sexe s’observe clairement (en ce sens que les organes observés concorderont parfaitement avec les critères typiques de la catégorie « Garçon/Homme » ou « Fille/Femme»), pour certains, une ambigüité du sexe biologique plane et les professionnels médicaux, assistés des parents, déterminent le sexe qui sera attribué à l’enfant sur la base d’un calcul biologique.

La détermination du sexe : un domaine qui évolue

Les caractéristiques du corps considérées pour déterminer le sexe de l’enfant à sa naissance ont changé au fil du temps, passant de la politique du « vrai sexe » d’Heino Meyer-Bahlurg où seuls les organes génitaux étaient considérés à l’histologie des gonades (fin XIXe siècle et début XXe siècle), puis à la politique du « sexe optimal » de Money qui inclut la prise en considération des chromosomes. Cette évolution permet d’établir de meilleurs diagnostics quant à la catégorie de sexe du nouveau-né. Ce fait pourrait sembler banal pour certains, mais le raffinement du processus de décision du sexe est des plus important, car comme il le fut expliqué plus tôt, le sexe observé chez l’individu à sa naissance détermine l’identification de genre qui sera socialement retenu pour lui par la suite.

L’expérience du corps

Prenons ici l’exemple de nouveaux parents dont la mère a donné naissance à un couple de jumeaux identiques il y a quelques heures à peine. Sur la base de son corps, l’un est identifié comme Garçon/Homme et l’autre comme Fille/Femme : à premier regard, leurs corps de nouveau-nés diffèrent peu l’un de l’autre ci ce n’est de la présence d’organes reproducteurs différents. Or, au fil du temps, l’expérience qu’ils auront chacun de leur corps respectif ne sera pas la même : les sensations seront perçues différemment, notamment pour ce qui est des sensations érogènes. Bien que l’enfant apprenne à catégoriser les sensations qu’il perçoit dans son organisme physique comme tenant du corps masculin ou féminin, c’est par l’apport de ce que lui dicte l’entourage qu’il sera en mesure de les percevoir comme sensations distinctes du corps de l’autre sexe.Sans cette influence sociale, l’enfant ne saurait pas faire de distinction à ce sujet, la raison principale étant qu’il ne vit pas dans cet autre corps. « Ce que le bébé vit est pour lui un absolu : il n’a aucune idée qu’un autre bébé puisse vivre quelque chose de différent. […] Le bébé ne met pas d’étiquette sur ce qu’il vit : masculin ou féminin, avant que plusieurs étapes ne soient franchies » (Chiland, 2008b), et si Milton Diamond soutient que les hormones ont davantage d’influence sur la construction de l’identité sexuée que l’éducation reçue des parents, Chiland insiste malgré tout sur l’importance de ce que communique le parent à son enfant pour qu’il développe une identité heureuse et qu’il se sente aimé tel qu’il est (Chiland, 2008b).

Finalement, il serait quasi impossible d’ignorer le fait que la construction du genre nécessite à la base un corps : d’abord sexué, et ensuite considéré comme fournissant des structures corporelles (cerveau, oreilles, appareil phonatoire, etc.), le corps permet la construction conceptuelle de l’identité et du rôle de genre en passant par le langage et le développement cognitif.

Le développement de l’enfant comme prémisse à la compréhension du processus identitaire

Bien que les parents aient une influence sur la manière dont l’enfant perçoit son sexe et son genre, l’identité sexuée est d’abord une construction très personnelle que l’enfant se fait de lui-même. Plus encore, la construction de l’identité de genre se fait conjointement au développement cognitif de l’enfant et implique l’opération de processus psychologiques divers.

Les étapes du développement psychologique chez l’enfant

Avant d’être en mesure de catégoriser l’autre selon les groupes d’associations « Femme/Féminin » ou « Homme/Masculin », le bambin doit d’abord traverser plusieurs étapes du développement biologique et psychologique. Dans un premier temps, il fera la découverte de ses propres organes génitaux puis, au cours de sa première année de vie, il prendra conscience d’une différence de ces organes avec ceux de l’autre sexe. Il y aura par la suite l’intégration des principes de genre et, finalement, le développement d’une identité de genre.

Les théories du développement établissent que l’identité sexuée n’apparaitrait chez l’enfant qu’avec l’acquisition du langage puisque par les mots, le petit être acquiert la possibilité d’exprimer sa différence (par exemple, dire « je suis un garçon » ou « je suis une fille ») et pour cette raison, ce n’est qu’à l’âge de deux ans que l’enfant est capable de classifier l’autre selon le sexe et le genre. Dans leurs travaux, Roiphe et Galenson ont démontré que les enfants sont sensibles à la différence des organes génitaux externes entre l’âge de 18 à 24 mois s’ils sont réunis en groupe, mais avant d’acquérir cette capacité que Chiland appelle le « traumatisme de la différence » (Chiland, 2008a), c’est sur la base de critères non sexués que l’enfant s’occupe à différencier les individus entre eux[1]. On peut ainsi dire qu’à la fin de sa deuxième année de vie, le genre devient pour l’enfant une catégorie conceptuelle sur laquelle il est capable de poser des mots et que par le fait même, il démontre vers l’âge de trois ans ce que signifie pour lui le genre en plus d’exprimer sa catégorie de sexe.

Entre trois et six ans, la connaissance des stéréotypes décrivant les rôles de sexe s’affine chez l’enfant et, chemin faisant, l’adhésion à ces rôles s’accroit. Cette période d’adhésion est charnière dans le processus de construction de l’identité de genre puisqu’elle est synonyme du développement de ce qui sera, par la suite, ce que j’appellerais une « conception dogmatique du genre » en ce sens qu’elle comprend des caractéristiques exclusives à un genre donné et incompatibles avec celles du genre opposé. Au cours de cette période, l’enfant acquiert une « constance de genre », qui se définit comme une prise de conscience « que le genre est une caractéristique immuable de l’individu » (Rouyer, 2008) et sera suivie par une phase comportementale où la majorité des enfants tenteront de se conformer aux labels de genre de façon soutenue.

Divers degrés de conformité aux normes de genre

Véronique Rouyer soutient que l’apparition de l’identité de genre a des conséquences pour l’enfant : puisque cette étape lui sert à évaluer son appartenance au groupe du « Masculin » ou du « Féminin », l’image qu’il se fait des catégories de genre peut se teinter d’une connotation positive ou négative. S’il y a concordance entre le sexe et le genre de l’enfant, celui-ci adoptera généralement les comportements qui sont « conformes » à son sexe d’appartenance et évitera en contrepartie les comportements que l’on attribue au genre opposé, se conformant par le fait même aux schèmes de genre socialement établis (l’individu garde toutefois une part de liberté quant à son degré de conformité ou de non conformité aux normes de comportements socialement suggérés). Cependant, si l’enfant est transgenre, le label des comportements sera tout autre et l’identité de genre ne se développera pas en fonction du corps sexué.

Pour le transgenre, le déterminisme biologique s’accompagne d’un poids psychologique intense (le sentiment d’être confiné dans un corps qui n’est pas le sien) et si le corps est toutefois pris en compte, le comportement de genre adopté se fera bien souvent contre celui-ci. Pour faire un retour très rapide au cas de Stefonknee Wolscht décrit dans le billet La couverture médiatique sur les transgenres, il n’est donc pas anodin qu’elle ait choisi de s’identifier à une fillette de 6 ans puisque cette période de la vie coïncide avec cette période charnière ou son malaise identitaire lié au genre a pris racine.

 

 

SOURCES :
CHILAND, Colette. (2008a). La problématique de l’identité sexuée, Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence, 56 (2008), 328-334.
CHILAND, Colette. (2008b). Moi et l’autre de l’autre sexe, Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence, 56 (2008), 229-232.
ROUYER, V. 2008. La construction de l’identité sexuée du point de vue de la psychologie du développement et de la psychologie sociale, Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence volume 56, no 6, 335-338.

[1] Je qualifierais de « sociaux » ces critères issus du stéréotype de genre qui ne font pas référence aux organes sexuels, comme la longueur des cheveux, ou le type de vêtements.

 

Une explication « scientifique » de la réalité transgenre

La semaine dernière, j’écrivais un billet d’opinion intitulé La couverture médiatique sur les transgenres dans le but de démontrer la manière dont les médias peuvent traiter les nouvelles liées à la communauté transgenre, mais aussi avec l’espoir d’une prise de conscience plus générale sur le rôle que peuvent jouer les médias sur la manière dont la société perçoit certains groupes d’individus. Il était question de Caitlyn Jenner, qui malgré son travail exceptionnel pour faire connaître la réalité transgenre au grand public, projette une image en décalage avec le vécu de la majorité de ceux qu’elle représente. J’analysais ensuite un article concernant Stephonknee Wolscht et l’interprétation biaisée que l’on pouvait se faire de sa personne, faute d’explications et de mise en contexte sur ses décisions par le journaliste signant l’article. Finalement, je vous proposais de lire un article signé par Yves Boisvert, chroniqueur à La Presse, qui décrivait à mon avis la complexité transgenre sans y apposer l’étiquette du jugement.

Afin de pousser plus loin cette réflexion, je me propose cette semaine de présenter deux études qualitatives réalisées auprès de transgenres qui, je l’espère, vous aideront à mieux comprendre les défis qu’ils peuvent rencontrer au quotidien.

Le processus de dévoilement de l’identité transgenre

Prenant pour prémisse l’idée selon laquelle l’orientation sexuelle pouvait être un critère influençant les décisions prises par un individu concernant ses occupations, ses engagements, de même que les contextes dans lesquelles il concrétisait ses choix (Jackson,1995) Brenda L. Beagan et all. (2012) ont tenté, en 2012, de comprendre la manière dont s’articule le lien entre les occupations et l’identité de genre.

Pour ce faire, 5 entrevues réalisées auprès de femmes transgenres et tirées d’une étude plus large sur la santé et le bien-être des personnes de la communauté LGBTQ ont été utilisées. Originaires d’Halifax ou de Vancouver, les participantes étaient âgées de 27 à 62 ans au moment des entretiens et disaient être à des étapes différentes de leur transition de genre (certaines avaient subi des chirurgies de réassignation de sexe, alors que d’autres non).[1] Par leur analyse, les chercheurs ont pu identifier 5 « thèmes occupationnels ».

La privation

Directement lié au fait de ne pas pouvoir s’adonner aux comportements de genre souhaités, notamment pour ce qui touche l’habillement. Les participants racontent entre autres que pendant plusieurs années, il n’y avait que leur conjointe qui était au courant de leur identité transgenre et pour cette raison, certains individus vont choisir de s’engager dans des comportements gardés secrets, comme le fait de se travestir (cross-dressing) dans la cellule de vie privée ou encore lors de voyage à l’étranger. Si vous avez lu l’article Mon cousin Ève d’Yves Boisvert, cette réalité y est justement décrite.

La recherche d’information 

Elle concerne différents sujets et se fait principalement à l’aide d’internet. On y comprend que le partage d’informations sur les médias sociaux et dans les groupes de soutien en ligne joue un rôle important dû au fait qu’il permet de se reconnaître soi-même et d’être reconnu pour soi-même. Consécutivement aux informations trouvées, plusieurs participants ont joué un rôle d’informateur auprès de leur médecin personnel, fournissant à ce dernier de l’information sur les traitements possibles et le type de produits à prescrire, comme les hormones.

Les engagements médicaux 

Les visites de « santé » constituent une occupation prenante pour plusieurs répondants en raison du suivi médical rigoureux obligé auprès de plusieurs spécialistes de la santé – médecin personnel, endocrinologue et psychologues – et nécessaire à la transition complète d’un genre à l’autre. La rencontre d’un chirurgien est aussi, pour certains, une étape incontournable pour compléter la transition d’un genre à l’autre et aligner le corps avec l’esprit.

La sécurité financière

Elle est identifiée par les chercheurs. Prenant deux formes, le besoin de consolider la sécurité financière peut s’opérer dans la prise de précautions pour ne pas révéler le fait qu’on est transgenre (caractérisé par un constant calcul de ce qui sera dit lors d’échanges entre collègues dans le but de ne pas dévoiler son identité transgenre) ou dans la mise en place d’une atmosphère de travail où l’on se sent accepté (ce qui implique de rencontrer son l’employeur pour lui dévoiler son identité transgenre dans le but d’obtenir son appui dans la mise en place de procédures et mesures reconnaissant les besoins de l’employé transgenre).

Les relations interpersonnelles 

Ce cinquième thème s’accompagne à mon avis du sous-thème du deuil, car plusieurs participants partagent qu’aux suites de leur transition, ils ont vécu la perte d’une partie ou sinon, de la totalité, de leur réseau social puisque le changement identitaire n’était pas bien reçu par l’entourage.

 

Le dévoilement de l’identité transgenre, une décision à la fois personnelle et sociale

En 2014, Levitt et Ippolito (2014) ont réalisé une étude qualitative auprès de 17 participants transgenres[2] afin de comprendre l’impact que peut avoir leur trouble de l’identité de genre sur leur quotidien. Une question assez générale leur était posée (qu’est-ce que votre genre (être transgenre) signifie pour vous ?) laissant place à l’expression spontanée des participants. Elles ont ainsi pu découvrir que trois thèmes principaux étaient abordés, eux-mêmes divisés en sous-thèmes.

L’enfance

Dans un premier temps, l’enfance fut décrite comme une période « dommageable » en raison de la pression à se conformer aux comportements de genre, menant à la haine de soi et à l’isolement. On y comprend que la pression venant des parents, mais aussi de la société elle-même par l’intermédiaire des médias, mène à un repli sur soi exprimé par le transgenre comme un traumatisme dans le développement du genre. La pression à se conformer fait que l’individu se sent anormal et l’intériorisation des attentes sociales mène à croire personnellement que l’on n’est pas socialement acceptable. De ce fait, l’analyse a permis de comprendre que l’on agit parfois avec le transgenre comme s’il était un objet ou une curiosité (ce qui renforce l’impression d’anormalité) et que l’homophobie et la non-conformité de genre sont souvent confondues en raison de la non-distinction du genre et du sexe. La majorité des individus n’arrivent pas à concevoir l’identité de genre autrement que par la vision « cisgenre » de la chose et de ce fait, plusieurs ont de la difficulté à se définir l’autre en dehors de ce cadre ce qui mène au rejet, à l’aliénation ou encore à l’idéalisation des personnes transgenres. On déshumanise ainsi l’individu trans.

L’acceptation

Deuxièmement, l’analyse a permis de cerner que le langage a un rôle de renforcement positif de l’acceptante, puisque c’est en entendant le témoignage d’autres transgenres que l’individu en recherche de lui-même prend conscience du processus traditionnel de construction du genre et que dès lors, différentes possibilités exploratoires s’offrent à lui. Les groupes de soutien sont décrits par les participants comme un lieu où l’on se sent en sécurité (c’est-à-dire à l’écart des comportements transphobiques) et sont pour cette raison synonymes de soutien dans le processus d’acceptation de soi, donnant une nouvelle norme à l’image que l’on se fait de la beauté. C’est qu’en déconstruisant le genre, il est possible de comprendre que la transphobie est un produit de la socialisation et une manifestation de la peur, ce qui permet de déplacer l’impression de « problème de soi » vers l’autre : le transgenre n’a plus à se culpabiliser du comportement transphobique de l’autre. D’autre part, le groupe de soutien peut aussi fournir un modèle auquel s’identifier – ce qui est primordial – et le langage en est la clé : il peut orienter le processus de genre en créant ou éliminant certaines possibilités, notamment parce que les mots s’accompagnent d’attentes sociales qui peuvent ou non convenir à ce que ressent le transgenre. Il faut donc ici comprendre que le témoignage des autres transgenres vient valider l’expérience du participant en recherche identitaire, lui fournissant une référence qui permet de se situer socialement. La validation identitaire ne se fait cependant pas nécessairement dans la sphère publique, ce qui nous mène au troisième constat.

L’authenticité

S’identifier dans son genre de préférence est ressenti par le transgenre comme « bien » puisque cela apporte un sentiment d’authenticité. Chemin faisant, l’exploration de genre est perçue comme essentielle par les répondants et peut être caractéristique de plusieurs changements. D’une part, le sentiment d’authenticité s’accompagne d’une plus grande confiance en soi et, d’autre part, d’un autre genre de pression sociale : celui de se conformer à de nouvelles attentes sociales. L’identité choisie peut de ce fait être décrite comme un moindre mal entre plusieurs choix et si l’identité ne correspond plus au ressenti, ou que les perceptions de soi ont changé, il est possible de revoir le groupe auquel on s’identifie. La transition physique est quant à elle un processus motivé par la vérité de soi qui s’opère en considérant autant les risques (pour la santé ou venant d’une limitation des moyens financiers et sociaux) que le confort personnel pour créer une adéquation entre le corps et l’esprit. On dénote donc différents agencements de transition chez les participants (tous ne choisissent pas de faire la transition au même moment et tous n’optent pas pour une transition de sexe). Si la transition permet de se sentir « conséquent » en apportant la conformité entre le inerself et la présentation physique du soi, elle a aussi une influence sur autrui, car elle permet de se faire traiter conformément au genre par lequel on s’identifie. En d’autres mots, la transition permet de s’affranchir de l’étiquette « transgenre » en éliminant la confusion entre le sexe et le genre.

Au final, le changement de genre peut aussi s’accompagner d’un changement d’orientation sexuelle, car le fait de déconstruire le genre et de le rendre conforme au soi ressenti impacte chez certains les désirs sexuels. Plus précisément, le confort identitaire peut s’accompagner d’un désir de confort avec l’orientation sexuelle (éviter la stigmatisation des homosexuels, par exemple, ou ne pas se sentir à l’aise d’adopter un comportement ou rôle amoureux qui serait en opposition avec le corps avant (ou après) la transition) ce qui mène le transgenre à réévaluer son orientation sexuelle à la suite de sa transition.

Si le fait de dévoiler son identité transgenre concerne, dans un premier temps, l’individu transgenre lui-même, il serait faux de croire qu’il ne s’agit que d’un processus individuel. Bien au contraire, l’entourage immédiat est aussi concerné par le changement d’identité effectué.

 

 

SOURCES:
BEAGAN, Brendal.; De Souza, Lauren; Godbout, Caleb et al. (2012). “This is the Biggest Thing You’ll Ever Do in Your Life”: Exploring the Occupations of Transgendered People, Journal of Occupational Science, Vol. 19 (3), 226–240
LEVITT, Heidi M.; Ippolito, Maria R. (2014) Being Transgender: The Experience of Transgender Identity Development, Journal of Homosexuality, Vol. 61 (12), 1727–1758

 

 

[1] Les conclusions tirées par Beagan et all. dans cet article sont à considérer avec précautions, d’une part en raison du nombre limité d’entrevues considérées, d’autre part en raison du fait que les entrevues ont été tirées d’une autre étude qualitative qui n’avait pas pour but d’explorer le lien entre identité transgenre et occupations.

[2] Les répondants avaient des profils différents, mais étaient principalement de confession religieuse catholique. La méthode de recrutement boule de neige a été adoptée avec un souci de représentativité lors de la construction de l’échantillon de recherche. Certaines entrevues ont été réalisées en personne, alors que d’autres se sont faites par téléphone. En utilisant la phénoménologie comme méthode d’analyse, les deux chercheuses ont pu diviser chacun des entretiens pour identifier des unités de signification (meaning units) qu’elles ont par la suite divisées en trois niveaux de catégories. Afin d’éviter les biais idéologiques, les deux chercheuses ont tenu un journal (memoing) de leurs croyances et perceptions tout au long de l’étude et trois méthodes de vérification de leur travail ont été utilisées[2].

La couverture médiatique sur les transgenres

Cette semaine, mon billet se situe à mi-chemin entre la critique et l’opinion. Pourquoi l’opinion ? Parce que j’ai ce désir d’aborder un sujet quelque peu délicat puisqu’il me dérange (parfois profondément) : celui de la couverture médiatique – de plus en plus présente – sur les individus transgenres.

Déjà, au 19e siècle, Émile Zola exprimait une perception des médias de son époque qui est, à mon avis, toujours d’actualité plus de 100 ans plus tard. Il s’exprimait comme suit :

Est-ce le journal qui a éveillé dans le public cette curiosité croissante ? Est-ce le public qui exige du journal cette indiscrétion de plus en plus prompte ? Le fait est qu’ils s’enfièvrent l’un l’autre, que la soif de l’un s’exaspère à mesure que l’autre s‘efforce, dans son intérêt, de la contenter. Et c’est alors qu’on se demande, devant cette exaltation de la vie publique, s’il y a là un bien ou un mal.

Émile Zola – Sur le journalisme

Je crois qu’il n’est pas faux de dire que depuis quelques années, la convergence nous pousse à douter du fondement idéologique des médias : servent-ils toujours le peuple ou sont-ils plutôt l’outil de propagande des tireurs de ficelles politiques ? Prêchant sans fatigue l’équilibre, je dirais personnellement qu’ils se situent quelque part entre les deux extrêmes, certains préservant l’éveil intellectuel du lectorat, d’autres étant davantage teintés de la ligne de conduite idéologique du grand patron, celui qui renfloue le compte de banque; à chacun ses allégeances. Si, cependant, cette réalité ne m’échappe pas, je reste accrochée à un des premiers fondements du journalisme : celui d’informer.

Au sens courant, le terme informer signifie que l’on partage une information avec quelqu’un d’autre. De manière un peu plus soutenue, le site TERMIUM Plus[1] définit le terme informer par quelques mots  seulement – « porter à la connaissance de » – auxquels on peut donner trois synonymes.

Enseigner – Éclairer – Instruire

Tous ces mots, dans leur conceptualisation, impliquent une relation que je tenterai ici d’expliquer. Dans le coin gauche, armés d’un clavier et du pouvoir d’informer : les journalistes. Dans le coin droit, portant parfois des lunettes et survivants du bombardement d’information : le lectorat.

 

Où étiez-vous le 25 avril 2015 au soir ?

25 avril 2015, plus de 10 000 auditeurs américains sont assis devant leur télé et ont syntonisé la chaine d’ABC News : ils ont pour but d’écouter l’émission 20/20 qui présentait alors la dernière entrevue que Bruce Jenner, ancien champion olympique en décathlon (d’ailleurs médaillé d’or aux Jeux olympiques d’été de 1976, ayant eu lieu à Montréal) accordera en tant qu’homme[2]. À la suite de cette entrevue avec Diane Sawyer, Bruce Jenner cessera d’exister pour laisser place à Caitlyn Jenner.

25 septembre 2015 : Caitlyn Jenner est légalement reconnue par le tribunal de Los Angeles  (Caitlyn Jenner devient enfin une femme aux yeux de la loi américaine).

29 octobre 2015 : Caitlyn Jenner est retenue comme une des 25 femmes de l’année par le magazine américain Glamour (Caitlyn Jenner parmi les femmes de l’année du magazine Glamour).

Moins d’un mois s’est écoulé entre ces deux dates. Qu’en est-il alors de l’impact médiatique de la sortie publique de Bruce/Caitlyn Jenner?

Sans contredit, je crois que tous seraient d’accord sur le point suivant : le fait que Bruce Jenner ait publiquement dévoilé son identité transgenre a mis le feu aux poudres médiatiques, entre autres parce que les médias du monde entier ont couvert l’évènement et que la nouvelle a mené à la couverture d’autres « cas » ou « témoignages » de transgenre. En d’autres mots, le dévoilement de Bruce Jenner a donné une visibilité sans précédent pour la question transgenre.

La transition rose bonbon

Caitlyn Jenner est adulée par la horde journalistique. On la dit courageuse d’avoir dévoilé publiquement son identité trans, mais qu’on s’entende ici sur une chose primordiale : toute personne qui dévoile son identité transgenre et qui fait le choix d’entreprendre une transition est courageuse. Jenner a fait preuve de courage, mais elle n’en a pas plus qu’un autre individu qui se dévoile. Déjà connue pour son passé d’athlète olympique et sa participation depuis plusieurs années à la téléréalité L’incroyable Famille Kardashian (Keeping Up with the Kardashians dans sa version originale anglophone), Caitlyn Jenner n’a à mon avis que profité d’une tribune qui était déjà sienne, tribune que la majorité des transgenres n’ont pas.

Ce qu’apporte principalement la couverture médiatique axée sur Jenner est en fait une perception erronée de ce qu’est la réalité d’un transgenre. Jenner est issue d’une classe privilégiée de la société et, de ce fait, les conditions de sa transition d’un genre à l’autre ont été fortement facilitées. En voici quelques exemples.

Seulement 6 mois se sont écoulés entre le moment où Jenner a dévoilé son identité transgenre et la finalité de sa transition.

  • Chez la majorité des individus transgenres, le processus de transition prend généralement plus de deux ans avant d’être complété, ne serait-ce en raison de la loi qui oblige à vivre publiquement dans le genre désiré pour une période de un à deux ans avant d’être potentiellement considéré comme candidat à la chirurgie de réassignation de sexe.[3]

Qui dit classe cossue dit aussi accès à des conditions matérielles, économiques et sociales qui ne sont pas celles de la majorité des individus transgenres.

  • Pour Jenner, le recours à la chirurgie plastique ne posait pas problème, du moins, il s’agissait d’un moyen d’agir sur le corps qui était facilement accessible, puisque, je l’imagine, possible à financer. Or, pour le commun des mortels, les coûts d’une chirurgie de réassignation de sexe ne sont pas toujours du domaine de l’abordable et peuvent s’élever à plus de 10 000 $ selon les différents régimes de santé. Changement d’identité ne rime donc pas toujours avec modification du corps.
  • Bien qu’au Canada les coûts reliés à la transition (traitements hormonaux et chirurgie de réassignation) soient en partie ou totalement couverts par les différents gouvernements provinciaux, les listes d’attente pour accéder aux services d’un chirurgien sont longues: certains patients devant attendre jusqu’à deux ans avant de rencontrer un spécialiste[4]. Cette période laisse place à des situations de vulnérabilité : la nature transgenre de l’individu est alors facilement perceptible. S’identifier comme femme dans un corps d’homme, ou porter un nom masculin et toujours porter un corps de femme, peut choquer. La transphobie est une réalité qui met l’individu en danger pendant sa transition.
  • Finalement, Jenner a la chance de vivre dans une réalité « toutes dépenses incluses », au sens où le quotidien n’est pas synonyme de se rendre au travail pour assurer une sécurité financière essentielle à la poursuite du processus de transition. La création (ou la préservation) d’un lieu de travail sécuritaire reste un des thèmes prédominants des témoignages transgenres recueillis dans plusieurs études, notamment celles de Beagan et all. ou de Levitt et Ippolito. Après sa transition, Caitlynn Jenner s’est confiée sur les défis rencontrés lors de son changement de sexe, soutenant que sa plus grande difficulté était de trouver quels vêtements porter. À chacun ses petits problèmes.

L’attention médiatique et scientifique portée à la réalité transgenre a au moins un effet bénéfique : elle a permis aux personnes souffrant de trouble de l’identité de genre d’explorer leur identité, notamment en raison d’un vocabulaire plus développé pour décrire leur réalité. Selon Levitt et Ippolito, la qualité des modèles auxquels s’identifier reste cependant encore faible. (Levitt et Ippolito, 2014).

Bien que le vent tende actuellement à tourner, les modèles transgenres présentés par les médias sont trop souvent « caricaturaux ». L’imaginaire collectif est rempli d’images du transgenre comme celui de la Dragqueen flamboyante, ou encore d’individus connus dont le parcours ne rime à rien avec celui de l’ensemble. Tous ne s’identifient pas à ces « exemples transgenres » e,t comme le suggèrent Levitt et Ippolito, « les représentations publiques des personnes transgenres ont des implications à la fois positives et négatives. […] La représentation inadéquate du transgénérisme n’est pas qu’un problème de quantité, mais tout autant un problème de qualité. » [5] (Levitt et Ippolito, 2014). Mais que dit-on du « transgenre moyen » dans nos médias ?

 

La couverture médiatique : au cœur de la construction d’une représentation sociale erronée des transgenres

Les médias jouent un rôle primordial dans la construction de l’imaginaire collectif. Plus précisément, ils sont impliqués dans la formation des représentations sociales de la société dans laquelle ils prennent part et modulent la réflexion sociale concernant différents groupes d’individus. J’expliquerai le phénomène en prenant les transgenres en exemple, mais gardez à l’esprit que la même logique s’applique à d’autres groupes d’individus marginalisés comme les assistés sociaux, les homosexuels ou les immigrants.

« Une représentation sociale est l’ensemble organisé et hiérarchisé des jugements, des attitudes et des informations qu’un groupe social donné élabore à propos d’un objet. Les représentations sociales résultent d’un processus d’appropriation de la réalité, de reconstruction de cette réalité dans un système symbolique. Elles sont intériorisées par les membres du groupe social, et donc collectivement engendrées… »

Jean-Claude Abric, 2003

 

Partant de cette définition de la représentation sociale, penchons-nous sur la manière dont différents journaux présentent l’information liée aux transgenres.

La couverture médiatique sur Stefonknee Wolscht

Analysons tout d’abord un des nombreux articles publiés en décembre 2015 sur Stephonknee Wolscht, une femme transsexuelle de Toronto. L’article que j’ai retenu s’intitule I’ve gone back to being a child’: Husband and father-of-seven, 52, leaves his wife and kids to live as a transgender SIX-YEAR-OLD girl named Stefonknee et provient du DailyMail, un journal britannique respecté puisque publié depuis 1896. D’un point de vue analytique :

  • Le titre présente d’abord un sous-entendu: est-ce qu’un père de famille et mari a abandonné sa famille ? L’utilisation des majuscules pour attirer l’attention sur l’âge à laquelle s’identifie Stephonknee a-t-elle pour but de nous faire croire que le fait présenté est exagéré ou du moins, non approuvé par l’auteur ?
  • L’article s’attarde d’abord à énumérer des faits sur la manière dont Stephonknee vit sa vie (vivre sous l’identité d’une fillette de 6 ans, activités choisies, habillement, etc.) et qui sont difficiles à comprendre sans une mise en contexte préalable et appropriée;
  • Bien que l’article effleure ensuite les évènements qui ont poussé Wolscht à vivre en tant que fillette de 6 ans (refoulement de son identité pendant plusieurs années, contexte familial de non-acceptance de son identité transgenre, tentatives de suicide, itinérance, perte de l’emploi), aucune analyse sérieuse du sujet n’est présentée: l’auteur se contente de parsemer son article d’extraits d’un témoignage qui n’était pas destiné à son article journalistique.

Mon inquiétude unique, devant le journalisme actuel, c’est l’état de surexcitation nerveuse dans lequel il tient la nation. Et ici je sors un instant du domaine littéraire, il s’agit d’un fait social. Aujourd’hui, remarquez quelle importance démesurée prend le moindre fait. Des centaines de journaux le publient à la fois, le commentent, l’amplifient.

Émile Zola – Sur le journalisme

 

Le cousin Ève d’Yves Boisvert

Yves Boisvert, journaliste pour La Presse, n’est pas sociologue ou psychologue. Il n’est pas non plus spécialiste des transgenres, mais il a écrit sur sa cousine Ève. Je me demande encore si son article Mon cousin Ève se voulait être le témoignage d’Ève, feu Marc, ou le témoignage d’Yves Boisvert. Comme « monsieur-madame Tout-le-Monde », Yves Boisvert s’efforce de comprendre tout en étant étranger à une réalité qu’il ne connaîtra jamais vraiment. C’est par son ouverture d’esprit et son désir de comprendre qu’il a réussi à rendre compte, de manière touchante et personnelle, de la complexité de se dévoiler publiquement lorsque l’on est transgenre.

  • Corps très « typé » d’un homme, mais sentiment de ne pas être homme.
  • Conformisme, jusqu’à ce que chaque journée ajoutée soit un calvaire personnel. Les autres ne voient rien, tout se passe sous le couvert.
  • Fuite, pour se donner un espace de liberté dans l’expression du ressenti. On se sent alors bien.
  • Retour au calvaire identitaire, au secret, au refoulement, au mal de vivre.
  • Ne plus en pouvoir, partager sa réalité avec quelqu’un de confiance. Membre de la famille ou ami. Souhaiter d’être accepté pour ce que l’on est réellement.
  • Abandonner le passé. Regarder l’avenir d’un œil nouveau. Laisser l’ « autre » derrière, puisque cette première identité que les autres nous ont connu, elle n’est pas vraiment à nous.
  • Entreprendre des traitements hormonaux et regarder ce corps typé se transformer : « tu ne trouves pas que tu te ressembles davantage ? Que tu es de plus en plus « toi » ? »

 

Vous avez compris où je souhaite en venir ? Vous êtes d’accord pour qu’on revienne à Zola ?

 

D’ailleurs, il faut toujours avoir foi dans l’avenir. Rien ne peut se juger définitivement, car tout reste en marche. Cela est surtout vrai, en ce moment, pour la presse. Ce n’est pas la juger avec justice que de s’en tenir au mal qu’elle fait. Sans doute, elle détraque nos nerfs, elle charrie de la prose exécrable, elle semble avoir tué la critique littéraire, elle est souvent inepte et violente. Mais elle est une force qui sûrement travaille à l’expansion des sociétés de demain : travail obscur pour nous, dont nul ne peut prévoir les résultats, travail à coup sûr nécessaire, d’où sortira la vie nouvelle.

Émile Zola, Sur le journalisme

 

Le transgénérisme, parlez-en, mais parlez en bien !

 

 

 

SOURCES :
BEAGAN, Brendal.; De Souza, Lauren; Godbout, Caleb et al. (2012). “This is the Biggest Thing You’ll Ever Do in Your Life”: Exploring the Occupations of Transgendered People, Journal of Occupational Science, Vol. 19 (3), 226–240
LEVITT, Heidi M.; Ippolito, Maria R. (2014) Being Transgender: The Experience of Transgender Identity Development, Journal of Homosexuality, Vol. 61 (12), 1727–1758
ABRIC, Jean-Claude (2003). De l’importance des représentations sociales dans les problèmes de l’exclusion sociale, ERES, 168 pages.
BAILLARGEON, Normand (2006). Petit cours d’autodéfense intellectuelle, Collection instinct de liberté, LUX Éditeur, 338 pages.

 

[1] Il s’agit de la banque de données terminologiques et linguistiques du gouvernement du Canada.

[2] Si vous souhaitez voir les moments forts de cette entrevue, cliquez sur le lien suivant : http://abcnews.go.com/2020/fullpage/bruce-jenner-the-interview-30471558

[3] Pour un peu plus d’informations sur le sujet, je vous suggère l’article Changement de sexe : le Canada à l’avant-garde paru en mai 2012 dans La Presse

[4] Radio-Canada couvrait le sujet dans l’article suivant, publié en novembre 2015 : Changement de sexe : les personnes trans en Ontario attendront moins mais devront encore se rendre au Québec

[5] Il s’agit d’une tranduction personnelle de l’extrait suivant : « public representation of transgender people had both positive and negative implications” » […] “the inadequate representation of transgender is not simply an issue of quantity but one of quality as well.”

 

De l’identité au transgénérisme, ou comment voguer d’un concept à l’autre

C’est par prescription sociale plus que par choix que les garçons et les filles se comportent de manières différentes et la distinction qui s’installe entre eux concernant l’agir et l’être prend forme très tôt dans leur existence. Laissez-moi vous donner un bref exemple de ce que j’avance.

Dans une étude réalisée par Irène Lézine et coll., il fut possible d’observer que la prescription sociale du comportement selon le genre débute dès les premiers jours de vie de l’individu. En portant une attention particulière aux premières expériences alimentaires des nouveaux nés filles ou garçons dans les 6 premiers jours de vie, Lézine et son équipe ont pu constater que les mères étaient plus enclines à répondre rapidement aux pleurs de faim des nouveaux nés garçons, mais qu’en contrepartie, elles avaient davantage tendance à faire patienter les bébés filles avant de les allaiter, de même qu’à interrompre plus souvent leur tété.

Cette même tendance avait précédemment été constatée par Françoise Héritier lors d’un terrain chez les Samos du Burkina Faso. Lorsqu’interrogées sur les raisons d’un comportement différent adopté selon le sexe du bébé, les mères burkinabées faisaient un lien direct entre les attentes sociales prescrites selon le genre (les filles devant faire preuve de patience) et l’apprentissage de certaines qualités par les premières expériences alimentaires. Cet exemple démontre que l’identité sexuée et l’identité de genre se développent par l’intermédiaire des rapports avec les parents et l’entourage. Mais qu’entend-on par identité sexuée et identité de genre ?

 

De l’identité sexuée à l’identité de genre

C’est dans sa correspondance avec le psychologue et sexologue John Money, qu’Evelyn Hooker (elle-même psychologue) propose d’utiliser le terme identité de genre pour parler du « sentiment d’être un homme ou une femme » (Chiland, 2008a), définition que Véronique Rouyer complexifie en y ajoutant une dimension psychologique, soit l’étape de reconnaissance. Elle définit cette dernière comme étant, pour l’individu, « la reconnaissance de l’existence des deux groupes de genre et l’appartenance de l’enfant à l’un d’eux » (Rouyer, 2008). En d’autres mots, on pourrait dire que l’identité de genre correspond chez l’individu à sa conscience qu’il existe une catégorie « féminin » et une autre « masculin » et de reconnaître le fait qu’on appartient soi-même à l’une ou l’autre de ces catégories.

En continuité avec cette idée, Cendrine Marro propose le concept de l’identité sexuée , qui implique une certaine part de conformité sociale et l’acceptation d’un rôle socialement donné.

« L’identité sexuée se définit par l’orientation de genre, c’est-à-dire le degré d’adhésion (de conformité) que les individus manifestent à l’égard des différentes catégories de rôles de sexe prescrits à leur sexe biologique. Ces rôles de sexe définissent donc les modèles de la féminité et de la masculinité dans une culture donnée, et sont relatifs à la fois aux traits psychologiques et aux comportements (ce que doit être et comment doit être un garçon, une fille, un homme, une femme), mais aussi aux rôles sociaux et activités réservés à l’un ou l’autre sexe ». (Marro (1998) cité dans Vouillot, 2002)

Vous aurez ici l’impression que l’on joue aux poupées russes conceptuelles, mais l’identité sexuée, telle que définit précédemment, nous mène à délimiter deux nouvelles notions présentes chez tout individu et qu’il est primordial de distinguer si l’on souhaite saisir la construction de l’identité sexuée dans toute sa complexité.

Le sexe et le genre sont deux choses différentes

L’individu peut d’une part être catégorisé selon son sexe, notion que Julia T. Wood décrit comme « la désignation faite d’un individu sur la base de facteurs génétiques et biologiques, comme les organes génitaux externes et internes déterminés par les chromosomes et la présence d’hormones dans le corps de l’individu[1] » (Wood cité dans Bethea et McCollum, 2013). Cette notion se divise en deux catégories – « Garçon/ Homme » et « Fille/ Femme » – et constitue une caractéristique stable de l’individu, en ce sens qu’il ne peut être changé à moins d’avoir recours à des interventions chirurgicales délicates.

Dans un second temps, c’est en s’appuyant sur les caractéristiques du corps que l’on classifie socialement l’individu selon un niveau supérieur de catégorisation prenant en compte les manières de penser et d’être, à savoir le genre, que Claudine Vassas (2004) décrit comme « l’ensemble des caractéristiques qui forment la féminité et la masculinité d’une culture donnée » (citée dans Jodoin et Julien, 2011). De manière plus articulée, le genre est « une construction psychologique et sociale communément basée sur le sexe biologique de l’individu et [qui] comprend l’apprentissage, par interactions sociales, du «  masculin » et du « féminin » [2]. (Bethea et McCollum, 2013). Par ces définitions, on comprend que le sexe appartient au domaine du biologique et que le genre, lui, se crée dans l’univers social. Or, tout univers social s’accompagne d’une régulation des comportements individuels. Que ce soit par régulation formelle (par exemple, la loi) ou informelle (les conventions sociales), chaque individu occupe différents rôles, dont certains sont liés à son genre.

Ce qui nous mène à un nouveau concept

Nous revenons ici à John Money (tadam !) qui définit le rôle de genre comme étant « tout ce qu’une personne dit ou fait pour révéler son statut de garçon ou d’homme, de fille ou de femme » (cité dans Chiland, 2008a). À ce postulat, il ajoute que le rôle de genre est le résultat d’un processus d’accumulation des expériences et des interactions sociales, entendant ainsi que l’individu apprend à se comporter comme une fille ou un garçon par l’encouragement ou la répression de certains comportements, processus passant grandement par le langage et par les processus psychologiques et neuronaux.

 

Accord et désaccord des catégories de sexe et de genre

Pour la suite de ce billet, j’aimerais que vous gardiez à l’esprit que les manières de catégoriser l’individu pour le situer dans son ensemble social sont multiples et ancrées dans trois ordres conceptuels différents – le biologique, le psychologique et le social – dont les catégories s’entrechoquent parfois.

Ce que nous apprend la biologie

Dans une approche prenant pour point de départ la biologie, la médecine parle depuis plusieurs années déjà d’individus intersexués pour décrire les nouveau-nés dont le sexe n’est pas clair à la naissance et dont la catégorisation « Garçon/Homme ou Fille/Femme» se voit complexifiée. Nonobstant, ce terme a depuis 2005-2006 été remplacé par celui de disorder of sex development (DSD) qui se veut plus inclusif puisqu’il regroupe toutes les formes atypiques de développement du sexe, allant de la mesure chromosomique à celle anatomique, en considération la présence des gonades (Chiland, 2008b) dans le corps du bébé et, un peu plus tard, le taux d’hormones. Nous en retenons que la classification de l’individu selon les deux catégories de sexes ne se fait pas toujours sans heurts et malheurs.

Ce qu’ajoute la psychologie

En continuité, ce phénomène à la base biologique peut déborder dans la sphère psychologique lorsqu’une personne manifeste un désir profond d’appartenir à l’autre sexe et refuse le sexe qui lui a été attribué à la naissance. Dans un tel cas, on parle alors de trouble de l’identité de genre (gender identity disorder) ou trouble de l’identité. Le sexe de l’individu étant une donnée « permanente » du corps dont la classification tend à être biologiquement très rigide (malgré, comme nous l’avons dit, la possibilité d’un DSD), le spectre du genre est en comparaison beaucoup plus « élastique » que celui des sexes.

S’articulant à la frontière des catégories de sexe et de genre, le transgénérisme peut alors se définir comme une dissonance ou un décalage entre la catégorie de sexe attribué à l’individu et la catégorie de genre ressentie. Ce décalage peut être plus ou moins grand et pour cette raison, le terme transgénérisme regroupe les individus qui s’identifient comme transsexuels ou comme travestis.

Un grain de sel sociologique

Selon Suzanne Stryker, l’utilisation des termes transgenderist et transgenerism – utilisés pour définir les individus vivant selon un genre social donné, mais ayant un corps sexué conventionnellement associé à l’autre genre – remonterait aux années 1960 et aurait été popularisée par Robert Hill qui réalisait à cette époque des recherches historiques sur les hommes hétérosexuels se travestissant. C’est néanmoins en 1953 que l’endocrinologue et psychologue américain Harry Benjamin proposait le terme de « transsexualisme », notion qu’il décrivait alors comme le « sentiment d’appartenir à l’autre sexe en l’absence de tout signe d’intersexuation biologique » (cité dans Chiland, 2008a). Plane ici une légère ambigüité des termes.

Les chercheurs français Chauvin (sociologue) et Jaunait (politologue) permettent de surmonter cette confusion en précisant que la «  personne transgenre se distingue d’une personne transsexuelle en ce qu’elle n’a généralement pas recours à la chirurgie et revendique une identité «trans» en tant que telle, et non l’appartenance à une catégorie de sexe homogène ». En d’autres mots, l’individu travesti est celui qui porte de façon temporaire et épisodique les vêtements associés à l’autre genre que celui qui lui est socialement reconnu dans le but de satisfaire un besoin identitaire ou de réduire l’anxiété liée au rôle de genre qui est attendu de lui. Quant à l’individu transsexuel, sa transition d’un genre à l’autre est permanente : il vit et s’identifie comme membre de la nouvelle classe de genre dans le but de faire concorder la catégorie attribuée au corps avec celle ressentie dans l’esprit. C’est donc dire que le transsexuel souhaite se sentir « masculin » dans un corps de Garçon/Homme ou de se sentir « féminine » dans un corps Fille/Femme. C’est par un processus de changement de nom et de réassignation de genre que ce désir d’accord entre le corps et l’esprit peut être comblé.

 

Récapitulons ensemble

Si vous vous sentez perdu dans ce billet synonyme de « définitions en vrac », ne prenez pas peur. Les notions abordées aujourd’hui seront régulièrement redéfinies pour faciliter votre compréhension des prochains billets.

Par ailleurs, cet article se veut une tentative de démontrer à quel point la critique d’un sujet comme celui du transgénérisme peut se montrer complexe : il y a, au-delà des apparences, un besoin de définir qui, je l’espère, mènera pour certain à cette action que l’on nomme communément « comprendre ».

 

Bonne semaine.

 

SOURCES :
BETHEA, Maureens.; Mccollum, Erice. (2013). The Disclosure Experiences of Male-to-Female Transgender Individuals: A Systems Theory Perspective, Journal of Couple & Relationship Therapy: Innovations in Clinical and Educational Interventions, Vol. 12 (2), 89–112
CHILAND, Colette. (2008a). La problématique de l’identité sexuée, Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence, 56 (2008), 328-334.
CHILAND, Colette. (2008b). Moi et l’autre de l’autre sexe, Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence, 56 (2008), 229-232.
JODOIN, E. et D. JULIEN (2011). Validation d’une batterie d’échelles en français portant sur l’identité de genre chez des jeunes de huit à 16 ans, Psychologie française, Volume 56, 119-131.
ROUYER, V. 2008. La construction de l’identité sexuée du point de vue de la psychologie du développement et de la psychologie sociale, Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence volume 56, no 6, 335-338.
VOUILLOT, Françoise (2002). Construction et affirmation de l’identité sexuée et sexuelle : éléments d’analyse de la division sexuée de l’orientation, L’orientation scolaire et professionnelle, 31/4, 485-494

 

[1] Il s’agit d’une traduction personnelle de la citation suivante : “a designation based on genetic and biological factors – external genitalia and internal sex organs that are determined by chromosomes and hormones present in an individual”.

[2] [2] Il s’agit d’une traduction personnelle de la citation suivante : « a social and psychological construction that is most commonly based on biological sex and learned through social interactions that teach us to be masculine or feminine